Hommage à Maurice par Annie Cyngiser

COMMUNICATION POUR L’ A.G. CONSTITUTIVE DE L’ASSOCIATION.

La création de l’association des amis de Maurice Rajfus est, pour nous, tous et toutes, l’occasion de  rendre hommage à un homme, à sa mémoire, comme d’en valoriser le travail.  Homme et travail exemplaires à plus d’un titre. 

 Hors de toute institution, oeuvrant en quasi autodictate, mais avec l’ardeur et la ténacité que bien des professionnels pourraient lui envier, Maurice s’est, en premier lieu, donné pour tâche d’élucider des pans de réalités trop longtemps occultées, celles d’une une France sous occupation nazie et régime de Vichy lors de la 2° guerre mondiale. 

Sa biographie personnelle l’y conduit tout naturellement. Il  se consacra d’abord à examiner de près la trame des multiples ramifications qui avaient provoqué la rafle de ses parents en juillet 42, leur passage obligé au camp de Drancy pour une destination dont peu sont revenus. 

De ce qui fut le noeud gordien de sa propre histoire, Maurice en tira une extraordinaire détermination à faire céder la chape de plomb qui a pesé sur le traitement que connurent alors les « étrangers » en France,  juifs émigrés, pauvres de préférence ! Traitement qui connut bien des suites et qui fut appliqué, du moins en partie, à toute fraction de population « gênante ». Traitement impliquant des dispositions juridiques, des pratiques institutionnelles récurrentes, à divers degrés de l’appareil d’Etat avec, en bout de chaîne, le rôle du bras armé et policier. Soit un outillage complet de toute politique  de domination, voire d’écrasement.* 

Et c’est à partir de cette sorte d’«expérimentation » historique, qu’il poursuivit, au fil de l’actualité, le décryptage des mécanismes de répression.  D’où la tenue d’une revue de presse sur plusieurs décennies, accompagnée d’une question faussement naïve et dérisoire « Mais que fait donc la police ?» 

Que de pareils traitements soient recouverts de mensonges par omission ou relégués au titre de « détail » par un quelconque establishment, Maurice ne l’a jamais supporté. C’est pourquoi il s’est lancé dans un travail acharné afin de rassembler une immense documentation, en grande partie non exploitée jusqu’aux années 80. De là, la  publication de son livre « des Juifs dans la collaboration », salué par Vidal Naquet, qui dans une première préface à l’ouvrage, n’a pas hésité à parler de « travail  exemplaire et courageux », malgré quelques erreurs que le grand historien n’avait pas manqué de relever.

 Cet engagement  opiniâtre à faire éclore des réalités historiques parfois dérangeantes a entraîné, pour l’homme que nous voulons aujourd’hui honorer, une mise à l’écart, un ostracisme dont il ne s’est jamais remis, sans pour autant avoir jamais fléchi.

Il est vrai que lorsqu’on s’acharne à démythifier les fables courantes concernant l’homogénéité des communautés, dont la communauté juive serait exemplaire, y compris en terme de solidarité, lorsqu’on rappelle les enjeux et conflits de classe opposant des « israélites » français à de récents émigrés, essentiellement venus d’Europe de l’est, en bonne partie de gauche**, on prend le risque de devenir soi-même « gênant » voire indésirable. Et d’autant plus lorsqu’on incrimine des notables à la « courte vue »,  dont les habitudes socio culturelles- leur habitus -ont contribué à une « coopération collaboration » avec l’ennemi. Indésirable ou gênant, y compris pour certains cercles d’historiens- qui ont fait autorité sur la question ; leur entre- soi mandarinal et tout consensuel ne les autorisant pas à s’ouvrir facilement à la démarche d’un solitaire. Et si nous pouvons aujourd’hui reconnaître que Maurice commis quelques erreurs et fut parfois emporté par « trop d’affects », comme on le lui reprochât, nous avons le devoir de rappeler que c’est cela même qui lui a permis d’être si perspicace et tenace !

Tous les combats qu’il mena de front – et ils furent nombreux-, eurent pour but principal  de chercher à « désenclaver » ce qui était tu, caché, et cela concernant plus particulièrement toute fraction de population stigmatisée, discriminée, voire massacrée : Algériens du 17 octobre 61, manifestants tués à Charonne, émigrés et  habitants des banlieues, droit des palestiniens, contestataires politiques …. 

Bien d’autres livres ont suivi, loués par certains, discrédités par d’autres, mais qui ont conduit Maurice à se faire connaître d’un large public comme à se faire de solides amitiés.  Y compris dans des domaines littéraires qu’il prisait avec un même esprit franc-tireur !

Maurice, tour à tour célébré ou honni, ne s’est jamais dépris de ses convictions, n’a jamais céder à la facilité ni aux pressions, voire à l’opprobre que ses prises de positions ont provoqué. 

L’occasion nous est donnée ici de faire cesser cette sorte « d’éteignoir » voulu par diverses personnalités institutionnelles, au nom de motivations peu ou prou personnelles  qui ont conduit parfois à le dénigrer. Nous ne saurions faire silence sur son fabuleux « courage », sur sa résolution à tenir tête, contre vents et marées ; les questions politiques historiques, que son travail a soulevé, méritent toujours d’être entendues, reconnues. 

 Personnellement impliquée dans l’affaire, toujours sulfureuse, qu’il a mise à jour, celle des « juifs de la zone interdite »*** dans les Ardennes, je ne saurais jamais assez le remercier ni l’oublier.

Paris le 18 avril 2021.

*Dans archives de MR, courrier du 19-8-2002 « Cher lecteur…  le sujet principal de mon travail concernait la coopération des forces de l’ordre avec l’occupant nazi. Mais la police n’était pas la seule : gendarmerie et douane, magistrats… (en précisant la non accessibilité des archives des douanes pendant 120 ans !)

** essentiellement bundistes et communistes

* ** Titre du documentaire «  Les Juifs de la Zone Interdite « , réalisé par Francis Gillery 

Diffusions : France 3 Grand Est (9-10-2017); RTBF (‌ 20-1- 2018) ; Histoire TV  (1-7- 2018)

Avant-premières : Mémorial de la Shoah, 1-10- 2017 & Charleville-Mézières, 3-10- 2017 (400 spectateurs).

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